The Walking Dead dans le Vieux-Terrebonne

The Walking Dead dans le Vieux-Terrebonne


The Walking Dead dans le Vieux-Terrebonne

Par Sophie Ouimet

À l’origine, le terme zombie renverrait à la culture vaudoue, et désignerait un mort ramené à la vie par un sorcier. Eh bien, depuis quelques années, la SODECT s’adonne justement à cette sorcellerie. C’est ainsi que, quelques soirs par année, le Vieux-Terrebonne se peuple d’êtres décharnés qui, heureusement, ne cherchent pas à nous envahir, mais à raconter. L’été dernier, « les morts nous ont conté… les pandémies. »

Le soleil se couche sur l’Île-des-Moulins. Apparaissent alors quatre individus à l’aspect inquiétant, qui invitent les visiteurs à les suivre. S’amorce alors un voyage dans le passé où se côtoient théâtre, histoires et légendes.

 Premier arrêt, sous le Moulin neuf. Retour en 1847. Les guides relatent la triste fin de Joseph Masson, seigneur de Terrebonne depuis 1832. Cause du décès : le typhus. Aussi appelée la fièvre des navires, cette maladie a été introduite au Canada lors de l’arrivée massive d’Irlandais en Amérique. Après tout, le typhus se développe dans les endroits surpeuplés où l’hygiène est déficiente, comme les cales des bateaux. Aussi homme d’affaires prospère, on a qualifié Masson de « premier millionnaire canadien-français ». Mais comme il l’aurait dit lui-même, selon les guides, « tant de richesses ne valent rien devant la mort. »

 Ces paroles, elles auraient aussi pu être celles d’Henry Mckenzie, autre illustre personnage de la seigneurie de Terrebonne. Son histoire, les guides ne la racontent pas. Ils nous emmènent plutôt à sa rencontre, dans le hall d’entrée du bureau seigneurial. McKenzie est là, devant nous, et se souvient de sa lutte contre le virus du choléra. Sa description de la maladie glace le sang :

 « Le choléra; une diarrhée si intense et si forte que vous ne pouvez plus parler. Vous êtes traumatisé de votre propre corps, vos propres organes tentent de s’enfuir pendant qu’il en est encore temps. Vos tempes battent au rythme des plus grandes fanfares, vos muscles abandonnent le combat, un par un, dans une chorégraphie désarticulée. »

Lorsque McKenzie contracte la maladie, il se trouve à Montréal. Jamais plus il ne remet les pieds à Terrebonne, jamais plus il ne revoit sa famille. Henry McKenzie compte parmi les milliers de victimes québécoises du choléra, lors du seul été 1832.

Retour dans le passé. Vers les années 1770. Maintenant dans le parc Masson, les guides rappellent le souvenir d’Adélaïde (personnage fictif), une prostituée des rues de Terrebonne. Tandis que la Guerre d’indépendance des États-Unis bat son plein, des régiments militaires sont envoyés sur les lieux par les Britanniques, qui doutent de la fidélité des Canadiens. Pour Adélaïde, ces visiteurs représentent l’opportunité d’une vie nouvelle. Son vœu s’exauce. En effet, la voilà qui prend les voiles vers l’Europe au bras d’un soldat. À elle, la belle vie! Sauf que le malheur la rattrape… sous la forme de la syphilis…

Nouveau saut dans le temps. Les visiteurs sont conduits à l’étage de la Maison-Bélisle, et en 1915. Là-bas attend Rosa Vascuni, ou plutôt son souvenir (épouse fictive du « réel » Henri Vascuni). Rosa raconte son bonheur conjugal et familial, ainsi que son travail à la bijouterie de son époux. Elle aime sa vie, elle est heureuse. Jusqu’à ce que sa santé chancèle. Diagnostic : la variole.

« J’ai mis ma main sur ma joue, comme Henri faisait autrefois, pour me réconforter. Et je les ai senties. Des dizaines de pustules sur ma joue, sur mon visage, dans mon cou. »

 Henri ne la réconfortera plus. Comme d’autres Terrebonniens, sa maison est mise en quarantaine par le comité d’hygiène public. Elle est à l’intérieur, sa famille au-dehors. Les varioleux doivent être isolés. Triste fin pour cette bonne dame.

 Finalement, les guides ramènent les visiteurs sur l’île des Moulins. L’heure est-elle venue de dévoiler leur identité? Eh bien oui. Ce mystérieux quatuor, avec sa pâleur macabre et ses vêtements ensanglantés, est composé de victimes de la grippe espagnole. Cette pandémie, cette « grande tueuse » comme on l’a surnommée, a éclaté des suites de la Première Guerre mondiale en 1918. De 20 à 40 millions d’individus sont morts dans le monde. Terrebonne n’y échappe pas.

 Toutes ces maladies, arrivées de partout dans le monde, ont fauché des vies ici même. Outre les morts et les souffrances, ces pandémies ont également semé un climat de peur et de panique. D’ailleurs, avant de renouer avec le repos éternel, les guides se demandent… Et vous, comment réagiriez-vous? Et vous, auriez-vous survécu?

 *Toutes les citations entre guillemets sont reprises intégralement du spectacle « Les morts nous ont conté… les pandémies ».

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C’est l’été dernier que j’ai eu la chance d’assister à l’expérience Les morts nous ont conté… L’édition sur les pandémies a d’abord été conçue pour Halloween 2016. Brièvement, voici la formule : une série de spectacles en octobre, des dates supplémentaires l’été suivant, une nouvelle édition en octobre. Par exemple, le spectacle du dernier Halloween a porté sur les meurtres. Il sera de retour à l’été 2018.

Derrière la création de ces spectacles se trouvent principalement deux individus : François Vallée, responsable du volet historique, et Valérie Dezelak, responsable du côté créatif. J’ai pu rencontrer François pour en apprendre davantage sur le projet.

D’entrée de jeu, il m’explique que la formule actuelle des Morts représente une deuxième mouture d’un concept déjà présenté : « À l’époque, c’était un parcours d’horreur. De notre côté, nous avons voulu raconter des choses vraies et les vulgariser à l’intérieur d’un circuit théâtral. C’est donc du théâtre, mais à saveur historique. »

Histoires et légendes

 Évidemment, dans le circuit, une place est accordée à l’imagination. On le voit facilement par l’introduction de personnages fictifs. Quelle est donc la part du réel et de l’imaginaire? « Les chiffres, les dates, les informations sur les maladies, ainsi que ce qui arrive aux personnages, tout cela est vrai », affirme François. Ainsi, même si Adélaïde n’a pas existé, il y avait de la prostitution à Terrebonne à l’époque, comme il y avait présence militaire. De même, en 1915, des maisons ont bel et bien été mises en quarantaine dans le village. La fiction, c’est dans l’émotion et les dialogues qu’elle se manifeste.

La construction du spectacle

 Pour un circuit de 90 minutes, deux semaines à un mois de recherche à temps complet sont nécessaires. S’informer sur les pandémies, voir ce qui a touché Terrebonne, cerner les personnages… Évidemment, ce qui est raconté dépend beaucoup de ce qui est possible de retracer dans les archives. « C’est sûr qu’on privilégie ce qui frappe l’imaginaire, explique François. Et quand on a la chance de pouvoir insérer un personnage historique d’envergure, c’est une mine d’or! » Au final, l’historien remet à Valérie un dossier de recherche étoffé, à partir duquel elle crée le circuit à proprement dit. L’homme tient d’ailleurs à souligner le travail de sa collègue : « Valérie fait un travail extraordinaire pour donner vie aux personnages et à l’univers. Le spectacle auquel assiste l’audience, c’est vraiment elle qui l’imagine et le construit. »

En conclusion

Selon François, le spectacle Les morts nous ont conté… vise deux objectifs. Premièrement, créer un sentiment d’angoisse chez les spectateurs. « À un deuxième niveau, nous voulons aussi montrer le côté humain des gens qui nous ont précédés, explique-t-il. Quand on parle des gens du passé, on va souvent les classifier et les évacuer de leurs zones grises. On les rend froids en quelque sorte. Peut-être est-ce utopique, mais en les mettant en scène dans leur quotidien, dans leur détresse, nous espérons créer un lien entre le présent et le passé. Montrer que ces gens étaient humains, tout comme nous. »

Parce que comme l’affirme François en fin d’entrevue, là est justement l’un des chevaux de bataille de la SODECT : humaniser l’histoire. « Nous voulons la démocratiser, affirme-t-il, la rendre tout simplement normale. » À coup sûr, avec Les morts nous ont conté, l’organisme tient un véhicule idéal pour contribuer à l’atteinte de cet objectif.