Immigration déqualifiée, quand le rêve américain s’écroule

Immigration déqualifiée, quand le rêve américain s’écroule

Immigration déqualifiée, quand le rêve américain s’écroule

Par Roxane Bélec

En mai dernier, j’ai eu la chance de rencontrer une famille immigrante arrivée à Terrebonne en septembre 2016. Ils m’ont accueillie chaleureusement dans leur modeste appartement avec un délicieux thé à la menthe et de succulents makroutes, petits gâteaux maghrébins parfumés à l’eau de fleur d’oranger. Nous nous sommes installés à table avec les enfants, puis nous avons discuté de la chronique que je voulais écrire. Voici l’histoire touchante de la famille de Fatiha et Djamel, qui a choisi de quitter l’Algérie pour s’installer à Terrebonne.

 Au Québec, plus de 50 % des immigrants sont choisis parce qu’ils sont des travailleurs qualifiés, c’est-à-dire qu’ils détiennent les diplômes et l’expérience nécessaires à une intégration réussie et que le Québec a besoin d’eux pour leurs compétences. Lorsqu’ils choisissent le Québec, ces êtres courageux quittent tout : leur famille, leurs amis, leur milieu de travail et leur maison. Ils disent adieu à leurs repères, vendent tout ce qu’ils peuvent, font leurs valises et prennent l’avion sans savoir si un jour ils sentiront à nouveau l’odeur de chez eux.

Il y a six ans, Fatiha et son mari Djamel, un couple d’ingénieurs et parents de deux enfants, ont eu l’idée de quitter l’Algérie pour un monde meilleur. Ils cherchaient un lieu où leurs enfants pourraient grandir en sécurité et être éduqués avec l’assurance d’avoir des diplômes reconnus. Comme le français est l’une des trois langues qu’ils parlent, ils ont choisi le Québec. Les délais étant incertains pour avoir la résidence canadienne, les démarches se sont faites dans le plus grand secret pour préserver les petits du stress de l’incertitude. Après s’être assurés que leurs compétences professionnelles allaient être reconnues au Québec, Djamel et Fatiha ont quitté la Kabylie avec l’espoir d’une vie meilleure, plus sécuritaire et où la loi est juste pour tous. « Pour nous, c’était le rêve américain! », confie Djamel, amer.

De l’amertume, il y en a. Contrairement à ce qu’on leur avait affirmé avant leur départ, leurs diplômes n’ont pas été reconnus. Djamel et Fatiha sont donc à la recherche d’un emploi, depuis leur arrivée. « Comme nous n’avons aucune expérience de travail québécoise, les gens n’osent pas nous embaucher. Il faut seulement que quelqu’un nous donne notre chance, mais personne ne l’a fait jusqu’à aujourd’hui », explique Djamel. Ils déplorent aussi l’inefficacité du système de transport en commun, qui rend encore plus difficile l’accès à l’emploi. Du haut de ses douze ans, leur fils Rassim a demandé naïvement à sa maman s’ils étaient rendus « des pauvres », révèle Fatiha, les yeux dans l’eau. C’est qu’en Algérie, la famille de Fatiha vivait très bien. « Je faisais les boutiques avec mes copines tous les weekends », explique leur fille Racha, bien consciente que, sans emploi, ses parents priorisent l’achat de nourriture et le paiement du loyer. Mettant tous les moyens de l’avant pour se sortir de cette situation, Fatiha raconte que l’organisme AMINATE a été d’un réel support pour sa famille et elle. C’est entre autres grâce à AMINATE qu’ils se sont créé un réseau d’amis et qu’ils ont appris les rouages de la société québécoise.

Pour les enfants, l’intégration s’est faite progressivement. Rassim explique qu’aucun élève de sa classe ne s’est intéressé à lui avant le mois de février. Des enfants ont même commencé à se moquer de lui en lui demandant s’il écrivait sur des pierres dans son pays. Préoccupée par cette triste situation, son enseignante lui a proposé de faire une présentation sur son pays d’origine. Il n’en fallut pas plus pour que les élèves de la classe constatent que Rassim était un enfant comme eux, ayant les mêmes valeurs. Racha a aussi subit l’isolement. Étant de nature très timide, elle raconte qu’elle a fait ce qu’elle n’aurait jamais pu faire auparavant, c’est-à-dire passer au-delà de sa gêne pour aller vers les jeunes de son âge qu’elle ne connaissait pas. Elle est fière d’avoir maintenant son cercle d’amis ici. Même s’ils ont parfois de la difficulté à comprendre certaines expressions typiquement québécoises, les enfants se sentent de plus en plus à l’aise à l’école, en plus d’obtenir de brillants résultats scolaires. L’an prochain, Racha intègrera l’équipe de volleyball de son école et Rassim, celle de soccer, des sports dans lesquels ils excellent tous les deux.

Malgré les difficultés financières qu’ils éprouvent et le stress qui en découle, Djamel et Fatiha ne regrettent pas leur choix d’avoir quitté l’Algérie. Ils apprécient la verdure et les grands espaces de leur milieu de vie, le système d’éducation et les sentiments de sécurité et de liberté qui sont omniprésents. Selon eux, ils pourront enfin se dire intégrés quand ils trouveront un emploi à la hauteur de leurs compétences où ils s’épanouiront à nouveau. Entretemps, ils s’adaptent à leur nouvelle vie, avec l’espoir que de jours meilleurs arrivent!

Des familles comme celle de Fatiha et Djamel, il en existe des centaines au Québec. Pourquoi leur fait-on croire au rêve américain lorsqu’on les sélectionne si c’est pour les ignorer une fois qu’ils ont fait le grand saut? Le Québec va-t-il agir pour contrer cette discrimination systémique dont les immigrants qualifiés sont victimes? En attendant, on se prive de nombreux talents, de gens motivés qui ne demandent qu’une seule chose : avoir une première chance d’expérience de travail québécoise. En attendant que ce jour vienne, Fatiha a acheté quelques fleurs pour embellir le salon de leur appartement et elle les regarde pour faire passer les jours tristes un peu plus vite.

*Fatiha et Djamel m’ont demandé de ne pas publier leur nom de famille et leur photo, pour préserver l’anonymat des enfants qui ont déjà été suffisamment stigmatisés.

« S’intégrer à une nouvelle culture, c’est comme lire un livre plusieurs fois; la première lecture, généralement, c’est pour se familiariser avec les personnages. À la deuxième lecture, on s’intéresse davantage à l’histoire. Mais à la troisième lecture, si on est capable de raconter l’histoire avec passion, c’est qu’elle est devenue aussi la nôtre, et les personnages des membres de notre propre famille. »
— Boucar Diouf