Souffrances et sacrifices, au nom de la paix

Souffrances et sacrifices, au nom de la paix

Par Sophie Ouimet

Il y a un an paraissait le dernier texte à saveur patrimoniale de L’Espion de Quartier, jusqu’à celui-ci. La Première Guerre mondiale en avait été le sujet. Après sa publication, la chance s’est présentée de rencontrer le vétéran Mario Miller, dont la générosité nous fait de nouveau emprunter la voie militaire.

 24 juin dans les années 90, en Bosnie-Herzégovine. Un soldat des Forces canadiennes brandit pour l’occasion le drapeau québécois sur le campement. Non loin de là, des locaux observent la scène : « Non, mais il y a un parti pris dans l’armée canadienne », pensent-ils.

Positionné dans une contrée étrangère, dans un environnement où la misère est quotidienne, vouloir célébrer son coin de pays semble naturel. Presque un besoin. L’ennui, nous raconte un camarade d’antan, c’est que les fleurs de lys québécoises constituent également un symbole de la Serbie, et que les Serbes comptent justement parmi les belligérants du conflit. « Les missions militaires sensibilisent au monde », souligne M. Miller. Effectivement, ce geste anodin aux yeux des Canadiens s’apparentait à un positionnement politique pour d’autres témoins.

Et la politique, voilà bien de quoi les Casques bleus doivent se tenir éloignés.

En effet, ces soldats montent au front au nom de l’ONU, et leurs missions en sont de paix. Ils forment des contingents impartiaux envoyés au cœur de conflits régionaux pour des mandats divers : contrôle du respect des cessez-le-feu, protection des civils, etc. En résumé, les Casques bleus partent en zones dangereuses et risquent leur vie au nom de la paix, dans des guerres ne les touchant pas directement. Tant et si bien qu’elles demeurent souvent obscures pour leurs compatriotes.

« Le soldat est prêt à sacrifier sa vie pour une cause plus grande que lui, rapporte M. Miller. Il faut toujours se souvenir de ce sacrifice qui, je souhaite insister, reste totalement volontaire. » Mario Miller a servi lors de deux missions de paix : celle de Bosnie-Herzégovine dans les années 90, ainsi que celle de Chypres dans la décennie 80.

Après l’armée

Aujourd’hui retraité des forces, M. Miller conserve un lien privilégié avec cet univers, alors qu’il s’implique au sein de la Légion royale canadienne de Mascouche. Entre autres, cet organisme poursuit l’objectif d’assurer un soutien aux anciens combattants et à leur famille, en organisant collectes de fonds et activités. M. Miller soulève l’importance de ces organisations : « Le soldat a vécu des choses que seul le soldat peut comprendre. Il y a vraiment deux faces aux rencontres d’anciens combattants. Une face lumineuse, où l’on se raconte des anecdotes et des souvenirs. Une face sombre, où il est question de traumatismes et de psychiatres. Lorsque tu pars en mission pendant six mois, tu en reviens, certes. Mais jamais complètement. Parce ce que ce tu as vécu est toujours en toi, présent dans ta tête et dans ton cœur. »

Comme plusieurs, Mario Miller plaide pour une aide gouvernementale à la hauteur des sacrifices réalisés, et rêve d’une reconnaissance publique plus large : « Dis à un passant que tu es un vétéran et tu n’obtiendras pas une grande réaction. C’est normal, mais ce type d’indifférence peut être souffrant. » C’est d’ailleurs pourquoi M. Miller souhaite trouver des façons de rapprocher la réalité militaire des gens, en invitant le public à la Légion de Mascouche lors d’événements spéciaux par exemple.

« D’autant plus qu’aujourd’hui, une génération entière de soldats est oubliée », mentionne le vétéran. On aime à l’occasion se souvenir des grands conflits mondiaux et c’est tant mieux. Mais on garde dans l’ombre les soldats de paix des décennies 60 et subséquentes. On oublie trop souvent les retraités d’aujourd’hui. »

Nous avons rencontré Mario Miller à la Légion royale canadienne de Mascouche. Cela a été l’occasion de découvrir les artefacts qui se cachent dans les placards de l’endroit – des souvenirs de garde-robe comme les appelle le vétéran. « Plus personne ne sait trop d’où ils viennent. Ils ont été trouvés dans les murs comme s’ils avaient toujours été là. »

Médailles, photographies, équipements… La Légion posséderait tout pour monter une belle exposition. «  Ce serait un super projet, affirme l’ancien combattant. Une belle façon de rapprocher le monde militaire du citoyen ordinaire. En ce moment, par contre, nous n’avons pas le matériel pour ce faire (support, vitrine…). »

Voici quelques exemples de ce que nous avons pu découvrir…

Lee-Enfield

Le fusil Lee-Enfield est une arme utilisée depuis la fin du XIXe siècle. Ancien ingénieur en armement, M. Miller affirme que le modèle détenu par la Légion de Mascouche date de l’époque du premier conflit mondial. D’ailleurs, le Lee-Enfield était un fusil très recherché par les soldats canadiens à cette époque. D’abord équipés du fusil Ross, complètement inadapté à la guerre des tranchées, on raconte qu’ils n’hésitaient pas à se débarrasser de leur arme pour tenter de la remplacer par un Lee-Enfield, utilisé par les Britanniques. Le Lee-Enfield était moins lourd, moins encombrant, plus robuste, plus rapide et plus fiable.

Pendant notre discussion sur l’armement, M. Miller souligne que, s’il y a toujours du développement dans l’armée, elle conserve ses « vieilles affaires pendant longtemps ». Il dit d’ailleurs avoir déjà travaillé avec un Lee-Enfield. « Parfois, je vois de vieilles images de guerre avec ma femme et je lui dis que je me suis promené avec un tel modèle de Jeep ou que j’ai manipulé une telle arme. Il lui est arrivé d’être sceptique! »

Masques à gaz

Le 22 avril 1915, à Ypres (Belgique), a eu lieu ce qu’on considère aujourd’hui comme la première attaque chimique massive. L’introduction du gaz sur les champs de combat a nécessité le développement d’un nouvel équipement de protection : le masque à gaz.

Deux modèles différents sont entreposés à la Légion de Mascouche. S’il est impossible de situer l’année de fabrication du premier (à gauche), M. Miller attire notre attention sur son efficacité limité. Effectivement, il ne se fixe au visage que par un élastique : « La pilosité faciale d’un homme empêchait le masque d’être collé au visage; cela laissait des  interstices par où pénétrait le gaz. » Le second modèle (droite) a été développé vers 1942 et, bien plus efficace, a été largement utilisé durant la Deuxième Guerre mondiale.

Uniformes

Sur cette image sont placés côte à côte d’anciens uniformes militaires canadiens : l’un de l’armée de l’air, l’autre de l’armée de terre (ne manque que la marine). M. Miller mentionne le tissu, une espèce de lainage : « L’habit est relativement lourd. Imaginez un soldat qui se traînait dans la boue des tranchées et lors des jours de pluie… C’est plusieurs livres supplémentaires sur les épaules d’un homme! » M. Miller nous fait également remarquer qu’il n’y avait que des boutons pour attacher manteaux et pantalons : « On ne connaissait rien d’autre à l’époque », explique-t-il.