Messieurs, je vous condamne à l’éducation

Messieurs, je vous condamne à l’éducation

Par Sophie Ouimet

En 2016, un groupe d’adolescents barbouille de graffitis le bâtiment d’une ancienne école. Pas n’importe quelle école : l’Ashburn Colored School (Virginie), qui offrait l’éducation primaire aux Afro-Américains de 1892 aux années 1950. Et pas n’importe quels graffitis : des messages racistes, des croix gammées et autres dessins aléatoires (dinosaures, pénis, etc.).

Pour punir le crime, la procureure Alejandra Rueda y va d’une sentence inattendue. En bref : la lecture de 35 œuvres de fiction, la rédaction de comptes rendus et la visite de quelques musées. Le fil conducteur de chaque élément : la discrimination et l’ouverture aux autres.  Parmi les titres littéraires retenus par Mme Rueda, mentionnons La couleur pourpre d’Alice Walker et La couleur des sentiments de Kathryn Stockett.

Comment la procureure en est-elle arrivée à ce verdict? D’abord, les vandales en étaient à leur premier crime; ensuite, ils n’avaient aucune idée de la nature du bâtiment qu’ils avaient taggué; enfin, ils ne semblaient pas réaliser ni la signification réelle de la croix gammée, ni la portée véritable de leurs messages haineux. Alors, des criminels racistes ou des jeunes inconscients? Mme Rueda a classé les contrevenants dans la seconde catégorie.

Cette conclusion tirée, il a semblé à la femme de loi que l’éducation constituait une « peine » plus appropriée que n’importe quels travaux communautaires. Tant qu’à punir, autant trouver une punition qui ait un sens. Autant que les adolescents en retirent quelque chose de concret.

Ainsi, si leurs cours d’histoire n’avaient pu leur apprendre la gravité de leur geste, la fiction le pourrait peut-être. Selon Mme Rueda, les romans contribueraient à rapprocher la notion d’oppression des peuples des lecteurs, en l’incarnant à travers ses personnages et son récit, ce qui peut parfois frapper davantage qu’un exposé théorique.

Évidemment, la sentence prononcée par Alejandra Rueda n’a pas fait l’unanimité. Jugée trop clémente par certains, inefficace par d’autres; les réactions auraient cependant été majoritairement positives. Aussi, d’un point de vue strictement éducatif,  certains auraient pu décrier l’usage de la fiction à des fins d’apprentissage. Les romans historiques n’ont effectivement pas toujours la cote.

Faire passer pour vrai du faux, créer une confusion entre ce qui est romancé ou exact : voilà des raisons pour lesquelles des enseignants hésitent à proposer ce genre de littérature. D’autres ne partagent pas ces réserves, dans la mesure où l’auteur ne se prétend pas historien et où la notion de fiction est clairement établie. Certains croient même que le roman historique peut devenir une porte d’entrée idéale pour éveiller la curiosité au passé.

Pour finir, laissons le mot de la fin à l’un des adolescents jugés par Alejandra Rueda. Que pensait-il après ses lectures? « Les croix gammées, ça ne voulait pas dire grand-chose pour moi. J’avais tort : ça veut dire que plein de gens ont été affectés par elles. Ça leur a rappelé les pires choses, la perte de leur famille, de leurs amis […] et a quel point les gens peuvent être remplis de haine, cruels et injustes. » (Propos recueillis par Yves Boisvert, La Presse, 7 avril 2018)

« Contre la barbarie, contre le terrorisme, contre le fascisme, une seule chose peut nous sauver : se mettre à la place de l’autre. C’est le pouvoir de la fiction. » Murielle Szac